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Sharedscapes, un second life artistique? par Xavier Malbreil | NOBOX-LAB / Grégoire Zabé

Sharedscapes, un second life artistique? par Xavier Malbreil

 

CIAC Magazine n°34, 2009 – Centre International d’Art Contemporain de Montréal

Avant d’explorer une œuvre qui se présente comme collective, chacun est en droit de se poser la question des intentions de l’auteur. Pourquoi en effet vouloir faire œuvre collective, quand l’un des attributs de la représentation contemporaine de l’auteur est justement son caractère fortement individuel, voire même individualiste. N’y a-t-il pas là une contradiction, et ne peut-on soupçonner certaines artistes de vouloir biaiser les cartes ? Sharedscapes, de Grégoire Zabé, pose comme beaucoup d’autres œuvres dites collectives, cette question, et tente même d’y répondre, dans la notice accompagnant l’œuvre. Mais laissons à l’auteur la responsabilité de son propos et laissons à la critique toute la liberté de son regard… avant de revenir à cette question.

Pour décrire rapidement Sharedscapes, il faut se représenter une sphère dont on pourrait parcourir l’intérieur, comme s’il s’agissait d’un monde creux. En commandant le déplacement d’un personnage de synthèse avec le clavier ou la souris, on peut – en cliquant sur les icônes qui les signalent – découvrir les textes, les images, les sons déposés par les contributeurs à l’intérieur de la sphère. Le vœu de Grégoire Zabé est que les œuvres ainsi découvertes décrivent un paysage informationnel, collectif par nature, puisque de nombreux internautes ont joué le jeu et déposé images, sons et textes correspondant peu ou prou à la thématique du paysage. Ainsi pourra-t-on constater que certains participants se sont contentés de transmettre des photos qui semblent extraites de leur album de vacances, quand d’autres, comme l’internaute ayant pris le pseudonyme de « Isa », proposent au contraire des compositions qui de toute évidence appartiennent déjà au monde de l’art. La juxtaposition des deux types de propositions – « innocentes » et artistiques – n’est pas le moindre des intérêts de la proposition de Grégoire Zabé, puisqu’il nous interroge sur la compréhension que chacun peut avoir de la thématique proposée : les uns croyant que Sharedscapes se veut un collage de paysages plus ou moins bien photographiés, tandis que les autres répondent à cette même question en apportant leur propre réflexion sur la notion de paysage- et en y incluant notamment tout ce que les technologies du numérique ont changé dans la perception de ce qui est un motif on ne peut plus classique, la représentation de paysage. Dans son célèbre essai L’art et l’illusion, E.H. Gombrich note dans l’introduction à la sixième édition, qu’« il n’y a jamais eu d’image fidèle à la nature; toute image repose sur des conventions, exactement comme le langage ou l’écriture. Les images sont des signes, et la discipline qui doit permettre leur exploration … est la sémiotique, la science des signes ». 1

Si Sharedscapes voulait seulement prouver cette assertion de Gombrich, on serait fondé à considérer que c’était bien des efforts pour enfoncer ce qui est à présent une porte ouverte. Les artistes qui ont répondu à la proposition de Grégoire Zabé et qui ont certainement réfléchi eux aussi à la représentation du paysage, permettent à ce projet d’aller plus loin – et notamment en se mélangeant aux représentations « naïves » de paysage. C’est ce qui fait justement la spécificité d’un projet sur le Net, ce mélange entre différents niveaux d’interprétation, différentes approches de l’art : comme si dans un même musée on trouvait côte à côte, sur le même mur, des toiles de Soulages, des peintures d’enfant et d’artistes naïfs ainsi que des illustrations publicitaires. Mais plus encore, le mélange des médias dans Sharedscapes, met presque sur le même plan image, texte et son, ce qui avalise encore davantage l’assertion de Gombrich selon laquelle c’est à la sémiotique de rendre compte d’une représentation visuelle.

Si l’on devait comparer l’uniformité d’un monde numérique comme Second Life avec Sharedscapes, il viendrait tout de suite à l’esprit que la différence fondamentale entre les deux est l’uniformité – qui règne sur Second Life, du fait que tous les visuels sont issus du même logiciel – tandis que Sharedscapes présente au contraire la plus grande difformité, ainsi que nous l’avons indiqué. En face d’un projet commercial comme Second Life, qui se donne uniquement les apparences d’une boîte à outils de création collective, le projet de Grégoire Zabé possède les forces et les faiblesses de ces œuvres collectives que les technologies numériques ont permis : ce qui fait leur intérêt réside dans le mélange des médias et des genres, et dans les différences des niveaux d’interprétation – qui posent d’ailleurs la question oh combien épineuse de savoir ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas; mais le risque le plus grand, en parcourant ce type d’œuvres est aussi de se demander où et quand peut se construire leur unité – en-dehors des justifications théoriques et faciles sur « le concept qui serait l’unité de l’œuvre, et seulement le concept ».

Que nous dit de la représentation du paysage et de la psyché contemporaine une œuvre comme Sharedscapes ? Quid de la liberté de l’internaute, qui ne peut pas, par exemple, taguer les « murs » virtuels de cette sphère creuse, si l’envie lui en prenait ? Quid encore de la liberté des contributeurs, qui ne peuvent pas modifier leur contribution, user de repentirs, et ne sont pas, par là-même, sur un pied d’égalité avec Le Créateur de la sphère ?

Le fait que Sharedscapes soit une œuvre ouverte, jamais finie, ne doit pas remettre l’examen critique à plus tard : son dispositif, lui, est arrêté, figé, et c’est bien le dispositif que nous devons estimer. En tant que tel, il permet d’agréger des contenus pluri-media et propose une interface facile d’utilisation, intuitive – qui utilise au mieux l’alphabet de la création numérique. C’est peut-être à présent au lecteur à l’internaute, de savoir si l’expérience produite par la déambulation dans Sharedscapeslui aura permis d’approcher ce que l’art produit parfois, une remise en question des savoirs acquis, une renégociation entre l’objet d’art et le regardant. Il reste que Sharescapes, par l’extrême diversité des réponses apportées à la question de la représentation du paysage, nous montre à quel point notre époque est celle de la dispersion, de l’atomisation, voire de la dilution et de la cacophonie, chacun, artiste ou simple participant, apportant une réponse particulière en agrégeant les courants, les modes, les codes graphiques dont il a pu se saisir. Nous pouvons alors mesurer combien nous sommes loin du bel ordonnancement que Gombrich fait défiler dans son essai – du classique au moderne en passant par l’impressionisme, tout semble lié par de trop belles relations de cause à effet – et combien l’expression artistique de notre époque est typiquement celle du collage, de l’hybridation, de la discontinuité.

 

Notes
1 : E.H. Gombrich, L’art et l’illusion, éditions Phaidon, page XV de la sixième édition.  

CIAC Magazine n°34, 2009 – Centre International d’Art Contemporain de Montréal

Avant d’explorer une œuvre qui se présente comme collective, chacun est en droit de se poser la question des intentions de l’auteur. Pourquoi en effet vouloir faire œuvre collective, quand l’un des attributs de la représentation contemporaine de l’auteur est justement son caractère fortement individuel, voire même individualiste. N’y a-t-il pas là une contradiction, et ne peut-on soupçonner certaines artistes de vouloir biaiser les cartes ? Sharedscapes, de Grégoire Zabé, pose comme beaucoup d’autres œuvres dites collectives, cette question, et tente même d’y répondre, dans la notice accompagnant l’œuvre. Mais laissons à l’auteur la responsabilité de son propos et laissons à la critique toute la liberté de son regard… avant de revenir à cette question.

Pour décrire rapidement Sharedscapes, il faut se représenter une sphère dont on pourrait parcourir l’intérieur, comme s’il s’agissait d’un monde creux. En commandant le déplacement d’un personnage de synthèse avec le clavier ou la souris, on peut – en cliquant sur les icônes qui les signalent – découvrir les textes, les images, les sons déposés par les contributeurs à l’intérieur de la sphère. Le vœu de Grégoire Zabé est que les œuvres ainsi découvertes décrivent un paysage informationnel, collectif par nature, puisque de nombreux internautes ont joué le jeu et déposé images, sons et textes correspondant peu ou prou à la thématique du paysage. Ainsi pourra-t-on constater que certains participants se sont contentés de transmettre des photos qui semblent extraites de leur album de vacances, quand d’autres, comme l’internaute ayant pris le pseudonyme de « Isa », proposent au contraire des compositions qui de toute évidence appartiennent déjà au monde de l’art. La juxtaposition des deux types de propositions – « innocentes » et artistiques – n’est pas le moindre des intérêts de la proposition de Grégoire Zabé, puisqu’il nous interroge sur la compréhension que chacun peut avoir de la thématique proposée : les uns croyant que Sharedscapes se veut un collage de paysages plus ou moins bien photographiés, tandis que les autres répondent à cette même question en apportant leur propre réflexion sur la notion de paysage- et en y incluant notamment tout ce que les technologies du numérique ont changé dans la perception de ce qui est un motif on ne peut plus classique, la représentation de paysage. Dans son célèbre essai L’art et l’illusion, E.H. Gombrich note dans l’introduction à la sixième édition, qu’« il n’y a jamais eu d’image fidèle à la nature; toute image repose sur des conventions, exactement comme le langage ou l’écriture. Les images sont des signes, et la discipline qui doit permettre leur exploration … est la sémiotique, la science des signes ». 1

Si Sharedscapes voulait seulement prouver cette assertion de Gombrich, on serait fondé à considérer que c’était bien des efforts pour enfoncer ce qui est à présent une porte ouverte. Les artistes qui ont répondu à la proposition de Grégoire Zabé et qui ont certainement réfléchi eux aussi à la représentation du paysage, permettent à ce projet d’aller plus loin – et notamment en se mélangeant aux représentations « naïves » de paysage. C’est ce qui fait justement la spécificité d’un projet sur le Net, ce mélange entre différents niveaux d’interprétation, différentes approches de l’art : comme si dans un même musée on trouvait côte à côte, sur le même mur, des toiles de Soulages, des peintures d’enfant et d’artistes naïfs ainsi que des illustrations publicitaires. Mais plus encore, le mélange des médias dans Sharedscapes, met presque sur le même plan image, texte et son, ce qui avalise encore davantage l’assertion de Gombrich selon laquelle c’est à la sémiotique de rendre compte d’une représentation visuelle.

Si l’on devait comparer l’uniformité d’un monde numérique comme Second Life avec Sharedscapes, il viendrait tout de suite à l’esprit que la différence fondamentale entre les deux est l’uniformité – qui règne sur Second Life, du fait que tous les visuels sont issus du même logiciel – tandis que Sharedscapes présente au contraire la plus grande difformité, ainsi que nous l’avons indiqué. En face d’un projet commercial comme Second Life, qui se donne uniquement les apparences d’une boîte à outils de création collective, le projet de Grégoire Zabé possède les forces et les faiblesses de ces œuvres collectives que les technologies numériques ont permis : ce qui fait leur intérêt réside dans le mélange des médias et des genres, et dans les différences des niveaux d’interprétation – qui posent d’ailleurs la question oh combien épineuse de savoir ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas; mais le risque le plus grand, en parcourant ce type d’œuvres est aussi de se demander où et quand peut se construire leur unité – en-dehors des justifications théoriques et faciles sur « le concept qui serait l’unité de l’œuvre, et seulement le concept ».

Que nous dit de la représentation du paysage et de la psyché contemporaine une œuvre comme Sharedscapes ? Quid de la liberté de l’internaute, qui ne peut pas, par exemple, taguer les « murs » virtuels de cette sphère creuse, si l’envie lui en prenait ? Quid encore de la liberté des contributeurs, qui ne peuvent pas modifier leur contribution, user de repentirs, et ne sont pas, par là-même, sur un pied d’égalité avec Le Créateur de la sphère ?

Le fait que Sharedscapes soit une œuvre ouverte, jamais finie, ne doit pas remettre l’examen critique à plus tard : son dispositif, lui, est arrêté, figé, et c’est bien le dispositif que nous devons estimer. En tant que tel, il permet d’agréger des contenus pluri-media et propose une interface facile d’utilisation, intuitive – qui utilise au mieux l’alphabet de la création numérique. C’est peut-être à présent au lecteur à l’internaute, de savoir si l’expérience produite par la déambulation dans Sharedscapeslui aura permis d’approcher ce que l’art produit parfois, une remise en question des savoirs acquis, une renégociation entre l’objet d’art et le regardant. Il reste que Sharescapes, par l’extrême diversité des réponses apportées à la question de la représentation du paysage, nous montre à quel point notre époque est celle de la dispersion, de l’atomisation, voire de la dilution et de la cacophonie, chacun, artiste ou simple participant, apportant une réponse particulière en agrégeant les courants, les modes, les codes graphiques dont il a pu se saisir. Nous pouvons alors mesurer combien nous sommes loin du bel ordonnancement que Gombrich fait défiler dans son essai – du classique au moderne en passant par l’impressionisme, tout semble lié par de trop belles relations de cause à effet – et combien l’expression artistique de notre époque est typiquement celle du collage, de l’hybridation, de la discontinuité.

 

Notes
1 : E.H. Gombrich, L’art et l’illusion, éditions Phaidon, page XV de la sixième édition.  

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